Prix Nobel de littérature : 5 lauréats russes du XXe siècle

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Depuis plus d’un siècle, le Prix Nobel est l’une des récompenses les plus prestigieuses au monde. Il a été décerné à plusieurs Russes, dont la majorité pour la littérature. Aujourd’hui, je vais vous en dire plus sur ces cinq auteurs russes dont le travail leur a valu un Prix Nobel.

Prix Nobel de littérature : 5 lauréats russes du XXe siècle

Ivan Bounine : le dernier romantique russe

Ivan Alekseyevitch Bounine
Ivan Alekseyevitch Bounine. Source: Wikipedia.

En 1933, Ivan Bounine est devenu le premier auteur russe à se voir décerner le prix « pour le talent artistique stricte avec lequel il a perpétué les traditions classiques de la prose russe ».

Ivan Bounine est né en 1870 dans la ville de Voronej au sein d’une famille noble, mais appauvrie. Il reçut une éducation de qualité à domicile où il a étudié les langues étrangères et le dessin. À l’âge de 11 ans, il commença à écrire ses premières histoires poèmes. Ivan Bounine était un homme extrêmement sensible et pouvait discerner un monde entier le moindre petit détail. Le sujet de prédilection de ses débuts et de ses travaux datant d’avant la révolution était l’observation de la vie simple de villageois. Dans ses ouvrages, Bounine ne décrivait pas leurs difficultés, mais tentait plutôt de communiquer leurs rêves et leurs pensées, leur honnêteté et leur ouverture, leur amour et leur foi. Ces thèmes n’étaient certainement pas inédits dans la littérature russe, mais Bounine arriva à décrire la vie de ses personnages d’une nouvelle façon. En outre, Ivan Bounine s’épanchait sur la beauté de la nature russe, trouvant en elle de nouvelles manières de décrire les caractéristiques propres à la mentalité russe. Le plus connu de ses recueils de nouvelles est Les Allées sombres.

La révolution de 1917 inspira l’horreur à la famille Bounine qui émigra en France en 1920. À Paris, Ivan continua à s’engager dans des activités littéraires et apporta son aide aux migrants de l’ancienne Russie tsariste. Les thèmes abordés dans ses ouvrages changèrent également : Bounine se replongea dans ses souvenirs pour raconter les événements tragiques de sa vie et écrire sur la Russie prérévolutionnaire.

Il fit don de son Prix Nobel à différentes sociétés et familles d’émigrés russes. Bounine lui-même vécu très mal l’émigration et demeurait très intéressé par le destin de sa mère patrie. Pendant la Seconde Guerre mondiale, il refusa catégoriquement tout contact avec les nazis et déménagea dans les Alpes maritimes en 1939 ; il ne revînt à Paris qu’en 1945. En 1953, la santé de l’écrivain se détériora et il décéda dans son appartement parisien. Ivan Bounine est enterré à Paris au cimetière russe de Sainte-Geneviève-des-Bois.

Si vous souhaitez lire les œuvres d’Ivan Bounine en russe, vous pourrez trouver nombre de ses ouvrages ici : http://bunin-lit.ru/bunin/rasskaz.htm

Boris Pasternak : Fautif sans faute

Boris Pasternak avec sa femme Evgenia Vladimirovna Lourie et un fils
Boris Pasternak avec sa femme Evgenia Vladimirovna Lourie et un fils. Source: Wikipedia.

Le nom de l’écrivain russe Boris Pasternak est connu de par le monde grâce à son roman Docteur Jivago, qui a été traduit dans de nombreuses langues. En 1958, le comité Nobel pour la littérature lui décerna le Prix « pour ses succès significatifs aussi bien en poésie lyrique contemporaine que dans le domaine de la grande tradition épique russe ». Cependant, Pasternak fut forcé de refuser le prix.

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Pasternak fut appelé « Judas idéologique » et les cercles littéraires de l’URSS l’exclurent à l’unanimité de l’Union des Écrivains d’URSS, tout en présentant une pétition pour le priver de sa nationalité soviétique. La société reprocha à Boris Pasternak d’être antisoviétique, malgré le manque criant de preuves corroborant de telles accusations. Une campagne massive à son encontre força Pasternak à décliner le Prix Nobel. L’auteur envoya un télégramme à l’adresse de l’Académie suédoise dans lequel il écrit : « En vertu du sens que confère à la récompense qui m’a été décernée la société à laquelle j’appartiens, je me dois de la refuser. Je vous prie de ne pas considérer mon refus volontaire comme une insulte. »

Nonobstant son refus forcé du Prix Nobel, Boris Pasternak n’en est pas devenu moins actuel comme auteur. La recherche et les changements spirituels dans la vision du monde partagée par les strates sociales au tournant de l’histoire russe, tels qu’ils sont reflétés par Pasternak, demeurent attractifs pour les lecteurs d’aujourd’hui.

Vous pouvez lire certains de ces livres en langue originale ici : https://knijky.ru/authors/boris-pasternak

Mikhaïl Cholokhov : Le Cosaque du Don

Mikhaïl Cholokhov
Mikhaïl Cholokhov. Source: Wikipedia.

Le Prix Nobel de littérature de 1965 fut décerné à Mikhaïl Cholokhov « pour la puissance artistique et l’intégrité avec laquelle, dans l’épopée du Don, il a donné une voix à une période historique dans la vie du peuple russe. »

Mikhaïl Cholokhov est né en 1905 dans une ferme du village de Vyochenskaya. Sa famille était composée de cosaques du Don et de simples paysans qui cultivaient des céréales de boulangerie. Les jeunes années du futur lauréat se sont déroulées au moment de la Première Guerre mondiale et des prémisses de la révolution. Pendant la Seconde Guerre mondiale, Cholokhov servit comme correspondant de guerre. Il n’est donc pas surprenant que l’écrivain ait, par la suite, choisi le thème de la guerre comme sujet principal de ses œuvres littéraires. Outre la guerre, Mikhaïl Cholokhov raconta les événements dont il a été témoin dans les villages russes à l’heure de la collectivisation. L’atout principal de l’œuvre de Cholokhov est la description et la préservation de la culture cosaque.

Monument à Cholokhov (Moscou, Boulevard Gogolevsky)
Monument à Cholokhov (Moscou, Boulevard Gogolevsky). Source: Wikipedia, Tara-Amingu.

Le Don paisible, son roman le plus célèbre, est une épopée qui ne décrit pas seulement le lourd fardeau de la guerre, et ne parle pas seulement de la mort et de l’amour. La question clé que Cholokhov pose en silence au lecteur est : « Comment faire le bon choix ? » Le protagoniste de ce roman se tient à un carrefour dans sa vie : il doit choisir entre ses émotions et ses obligations, entre le bonheur et la disgrâce. C’est peut-être pour cette raison que le lecteur ne peut s’arrêter de le lire.

Vous pouvez lire le roman Le Don paisible en russe ici : https://knijky.ru/books/tihiy-don

Alexandre Soljenitsyne : Homme aux multiples visages

Alexander Solzhenitsyn (à droite) et Mstislav Rostropovich (à gauche)
Alexander Solzhenitsyn (à droite) et Mstislav Rostropovich (à gauche). Source: Wikipedia.

Alexandre Soljenitsyne est né à Kislovodsk en 1918 et jusqu’à sa mort il est resté – et reste encore aujourd’hui – une personnalité ambivalente et un phénomène de la culture et de la littérature russes. Il a mené sa vie à travers un fatras d’idées contradictoires, que l’écrivain refusait et acceptait à différents moments. C’est sa recherche de la valeur suprême de la vie – pas seulement pour lui, mais pour toute la Russie – qui l’a amené à être nominé pour le Prix Nobel en 1970 « pour la force éthique avec laquelle il a perpétué les traditions indispensables à la littérature russe. »

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Alexandre Soljenitsyne est connu pour sa dissidence, mais peu savent qu’à ses débuts, il était un fervent défenseur du bolchévisme. Toutefois, pendant la Seconde Guerre mondiale, ses convictions ont changé et il a commencé à tenir un journal dans lequel il écrivait des essais critiques sur le système communiste et Staline. Cela lui valu d’être arrêté à l’automne 1945 ; ce moment marqua le début d’une série d’arrestations et de ses activités littéraires.

Au cours de son premier exile, un changement radical eut lieu dans l’esprit de Soljenitsyne, et après avoir abandonné les idées communistes et léninistes, il est devenu partisan des idées de l’orthodoxie patriotique. Il consacra les dix années suivantes à la rédaction de travaux colossaux tel que Une journée d’Ivan Denissovitch, La Maison de Matriona, L’Archipel du Goulag, La Roue rouge, Le Premier cercle, etc. Toutes ces œuvres sont unies par une critique générale du régime communisme, une recherche d’un chemin moral dans le développement de la Russie et un appel à l’orthodoxie. Son œuvre est caractérisée par une analyse détaillée de la psychologie des personnages, qui est réussie grâce à une description rigoureuse et détaillée des événements. Après la publication de plusieurs de ses écrits, Soljenitsyne fut déclaré dissident antisoviétique, et sa femme et lui furent déportés de l’URSS en 1974.

En exile, la famille Soljenitsyne s’établit d’abord en Suisse. À cet époque, Alexandre voyageait beaucoup et donnait des cours magistraux dans de grandes universités européennes, américaines et canadiennes. Entre 1976 et 1994, il vécut à New York. Enfin, après la chute de l’Union soviétique, l’écrivain et sa femme retournèrent en Russie où il fut le récipiendaire de nombreux honneurs et élu membre de l’Académie des Sciences russe, le dernier poste qu’il occupa avant son décès en 2008.

Vous pouvez lire certains bouquins d’Alexandre Soljenitsyne en russe en cliquant ici : https://knijky.ru/authors/aleksandr-solzhenicyn

Joseph Brodsky : La langue, c’est Dieu

Le portrait de Joseph Brodsky par Sergei Bermeniev
Le portrait de Joseph Brodsky par Sergei Bermeniev. Source: Wikipedia.

Toute sa vie durant, Joseph Brodsky resta convaincu que la langue et la littérature étaient les deux piliers indéfectibles et essentiels de l’humanité.

Joseph Brodsky est né en 1940 à Léningrad et commença à écrire ses premiers poèmes à l’âge de 18 ans. Ses poèmes, complexes, ambigus, parfois lourds et allégoriques n’étaient pas du goût des éditeurs des journaux de Léningrad, qui refusèrent de les publier. Néanmoins, il continua à écrire des poèmes, apprit l’anglais et le polonais en autodidacte, traduit en russe les œuvres de poètes américains et d’essayistes polonais, et était déterminé à compiler une nouvelle encyclopédie de la littérature russe.

Toutefois, sa popularité croissante dans les cercles littéraires commença à ennuyer les organes officiels de l’État ; en 1964, il fut empêtré dans une affaire criminelle dont les faits l’accusaient de « parasitisme » [NDT – comportement criminel en URSS où une personne accusée de parasitisme vivait au dépens des travailleurs soviétiques]. Après avoir été jugé, Joseph Brodsky fut envoyé en exile pour un an. Lors de son retour à Léningrad, les poursuites judiciaires et les accusations reprirent de plus belle, et en 1972, le futur lauréat fut déporté hors de son pays. L’émigration forcée devînt la plus grande tragédie dans la vie de Joseph. Après son expulsion, il émigra grâce à des amis et connaissances aux États-Unis où il fut engagé comme professeur de littérature ; d’abord à l’Université du Michigan, ensuite dans des universités de New York. Il continua à écrire de la poésie en russe, s’essaya à l’écriture en anglais et mit en place des campagnes à grande d’échelle pour populariser la littérature.

Josef Brodsky à l'Université du Michigan, 1973
Josef Brodsky à l'Université du Michigan, 1973. Source: Wikipedia.

Sa poésie est un microcosme où Dieu et le Diable, la foi et l’athéisme, la chasteté et le cynisme se côtoient. Ses poèmes sont truffés d’allégories et de références à d’anciennes histoires. Les œuvres de Joseph Brodsky reflètent aussi bien le désespoir que l’amour et l’ironie.

L’apogée de sa carrière littéraire arriva en 1987 lorsqu’on lui décerna le Prix Nobel « pour sa carrière d’auteur complète imprégnée de clarté spirituelle et d’intensité poétique. »

Joseph Brodsky ne revînt jamais en Russie. Il décéda en 1996 et repose au cimetière San Michele de Venise.

Cliquez ici pour lire certains livres de Joseph Brodsky en russe : https://knijky.ru/authors/iosif-brodskiy

Conclusion

Recevoir le Prix Nobel est toujours une expérience unique dans la vie des lauréats. Aujourd’hui, vous en avez appris davantage sur cinq auteurs qui sont entrés au panthéon de la littérature. Chacun d’eux est unique, mais ils ont tous une chose en commun : un amour inconditionnel pour la Russie, la littérature russe et la langue russe.

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L'auteur: Aleksandra Shilovskaia

Culturologist, Master student of Herzen University, teacher of Russian as a foreign language and popularizer of the Russian culture.

Traduit de l'anglais par A. Van Laere.

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